Le Brésil remporte le Prix canadien Gairdner

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Par Cesar Soares

César Victora. La recherche a confirmé l’importance du lait maternel dans le développement et la santé des nouveaux-nés. (Crédit photo : Daniela Xu / CPE)

La première cérémonie de remise du prix canadien Gairdner s’était déroulée en 1959. Cinquante-huit ans plus tard, et pour la première fois, c’est un brésilien qui se voit remettre le prix. Le 28 mars, l’épidémiologiste César Victora, de l’Université fédérale Pelotas (UFPel) de Rio Grande do Sul, a été annoncé comme le grand gagnant dans le catégorie « Santé Mondiale », recevant ainsi le prix canadien John Dirks Gairdner de la Santé mondiale. Il a notamment prouvé que les six premiers mois de l’allaitement ont des effets sur la santé du nouveau-né et sur son développement à l’âge adulte.

Victora avait démarré la recherche en 1982 par l’analyse nécrologies infantiles dans les villes de Pelotas et Porto Alegre, en classant les années de naissance par groupes. Ces derniers sont d’ailleurs toujours surveillés aujourd’hui. Ces études montrent que le seul allaitement au cours des six premiers mois réduit par 14 le risque de mortalité infantile par diarrhée, et diminue par 3,6 la probabilité de mort par infections respiratoires. Ces découvertes ont bouleversé les politiques mondiales et provoqué un fort changement, et sont notamment aujourd’hui recommandées par l’UNICEF et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Malgré son emploi du temps très chargé, du fait des nombreux projets et recherches qu’il coordonne, le prestigieux professeur de l’UFPel César Victora a accordé de son temps au journaliste César Soares, pour Wave Magazine.

Wave – Gagner ce prix, qui plus est pour la première fois pour un brésilien, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Victora – Ce prix symbolise la reconnaissance internationale de la recherche qui a été conduite au cours des 40 dernières années à l’UFPel. C’était un travail en continu dans lequel nous avons collectés des données et des résultats suite à nos recherches, principalement sur les études que nous avons menées dans les années 1980.

Wave – Comment s’est passé la recherche ?

Victora – Il y a eu deux phases de recherches. Dans la première, nous avons étudié près de 2 000 cas de décès d’enfants dans la première année de leur vie, puis nous avons comparé nos résultats avec ceux de leurs voisins qui, eux, sont restés en vie. Les principales conclusions étaient que les enfants qui avaient reçu uniquement du lait maternel au cours des six premiers mois de leur vie avaient un indice de mortalité plus faible que ceux ayant reçu de l’eau, du thé ou des jus. Il s’agissait de la première recherche au monde prouvant l’importance exclusive de l’allaitement maternel. Dans la deuxième phase de recherche nous avons suivi, jusqu’à aujourd’hui soit 35 ans plus tard, tous ceux nés au cours de l’année 1982.

Wave – Ces études ont aussi démontré la corrélation entre le temps de l’allaitement et un plus haut niveau d’intelligence et de réussite scolaire, et ce même jusqu’à 30 ans. Comment est-ce possible ?

Victora – Le lait maternel contient des substances essentielles pour permettre au cerveau de se développer correctement. Ce sont des molécules qui aide le cerveau à se constituer, à créer son architecture. Un enfant nourri au lait maternel développe ainsi son intelligence et dispose de davantage de synapses entre ses neurones. Par ce processus, nous sommes en mesure de dire que jusqu’à l’âge de 30 ans, et au-delà d’une plus grande intelligence, ces adultes une meilleure réussite scolaire et bénéficient de plus hauts salaires notamment du à leur productivité et capacités intellectuelles.

Wave – Concrètement, qu’est-ce que ces contributions scientifiques ont apporté à la société ?

Victora – Principalement, il s’agit du fait que les résultats de nos études ont été approuvé par les organisations internationales de l’ONU (UNICEF/OMS) et ainsi recommandés dans tous les pays. Rien que pour cela, ça en valait la peine. Ce n’est pas juste un article publié dans un journal académique et qui ne sera lu que par une poignée de personnes, mais c’est une politique publique qui a changé les pratiques dans le monde entier.

Wave – Le prix canadien Gairdner existe depuis près de 60 ans. Comment expliquez-vous qu’il ait fallu autant de temps pour que celui-ci soit remit à un chercheur brésilien ? Selon vous, y a-t-il un manque de recherche scientifique au Brésil ?

Victora – Nous sommes actuellement confrontés à la pire crise de ces dernières décennies dans le domaine de la recherche scientifique. Le Brésil a bénéficié d’un très bon développement dans les sciences et la technologie au début des années 1990 et 2000 avec une augmentation des cursus de doctorat. Mais aujourd’hui, à cause des mesures strictes du nouveau gouvernement, les scientifiques brésiliens se sont retrouvés « en guerre ». Je suis membre de l’Académie brésilienne des Sciences et nous avons lancé un manifeste hebdomadaire pour alerter le gouvernement sur le fait qu’investir dans la science revient aussi à investir pour le futur, d’où l’importance.

Wave – A moins 84 lauréats du Prix Gairdner ont aussi reçu un prix Nobel de Santé ou de Physiologie. Pensez-vous qu’il est possible qu’il est possible que vous obteniez vous aussi cette récompense ?

Victora – Je n’en attend rien. Généralement, un Nobel est remis a quelqu’un ayant inventé un traitement, un vaccin ou découvert certains mécanismes en biologie moléculaire. En tant qu’épidémiologiste, je pense n’avoir aucune chance de le recevoir car le Nobel privilégie la science fondamentale. Remporter le Prix Gairdner est déjà un très bel accomplissement puisqu’il s’agit de l’une des plus prestigieuses récompenses au monde. Et je suis déjà très satisfait avec ce prix là.

Wave – Et comment vous sentez-vous à l’idée de recevoir ce prix au Canada ?

Victora – Très bien. Ce sera le 26 octobre et toute ma famille sera présente à mes côtés pour célébrer ce moment.

* César Soares est diplômé en Littérature et est un journaliste d’expérience qui a travaillé dans l’une des chaînes de télévision affilié à la TV Globo dans les États de Bahia et Rio Grande do Sul. Il est aujourd’hui journaliste coordinateur pour TV Câmara dans la ville de Pelotas, au sud du Brésil.

 



 « Ce projet a été rendu possible en partie grâce au gouvernement du Canada ».